Il y a de ces matins qui vous agrippent rudement par le col du pyjama.
Où, en quelques secondes à peine, vous êtes déjà planté devant le percolateur, jurant d’impatience. Ces matins trop courts, les yeux roulant frénétiquement sur la une du journal, les oreilles tendues vers une voix profonde qui anime en filigrane tous vos matins, les dents pleines de bagel et de fromage à la crème. La première gorgée de café prise trop rapidement alors que vous lacez vos souliers, le poste de radio que vous courrez éteindre en enfilant votre manteau, la montre que vous récupérez sur la table et qui vous confirme que vous venez de rater l’autobus. La marche rapide jusqu’au métro, l’attente devant les wagons bondés, l’appréhension d’arriver en retard. Il y a de ces matins qui vous pèsent, qui vous confrontent sans relâche à la plus insignifiante des routines.
Pour le reste, il y a les samedis matins. Ces matins où la lumière du jour vient vous chercher doucement, se frayant un chemin par la brèche qui lui est offerte entre les rideaux mal tirés. Ces matins où la flâne est la première activité qui s’impose dès le lever; elle est inscrite dans un quotidien bien plus chaleureux que les matins de semaine. Même si les trajets finissent par se ressembler.
Ainsi, vous sortez de l’appartement, les sens en premier; c’est tout juste si les pieds ne vous suivent que par obligation. Ils sont tellement malheureux d’être devenus de pauvres faire-valoir qu’ils s’enfargent même dans le journal, lui qui a pourtant l’habitude de vous attendre là, sur le pas de la porte, chaque samedi matin. L’automne expose le peu d’atours qu’il reste à la nature : l’odeur des feuilles séchées qui vous pénètrent les narines, le soleil qui magnifie la couleur des dernières feuilles survivantes, dans le haut des frênes, autrement fades, la sécheresse des écorces… Mais aussi le poil rude de la grosse minoune du voisin (c’est ainsi que vous avez baptisé sa chatte, faute de médaillon) qui vous dit « bonjour », amicalement, tout en s’étirant au bas de l’escalier. Une feuille de papier, collée à la porte d’un autre voisin un peu plus éloigné, annonce : « partis au parc ». Ce n’est pas la première fois que vous la voyez, et même si vous arrivez à vous imaginer vaguement le portrait du monsieur, vous n’avez jamais su de quel parc il s’agissait. Grosse Minoune suit, accompagnant sa marche de quelques miaulements qui sonnent comme des points d’interrogation. « Je m’en vais au parc des Compagnons, tu le sais bien. Tu peux me suivre si tu veux… » Cela provoque un sursaut : elle ne s’attendait visiblement pas à ce que vous quittiez son territoire. Elle retourne, moustaches basses, à son logis. Vous êtes déjà emporté, marchant lentement vers l’avenue du Mont-Royal, croisant au passage quelques voisins qui, visiblement, profitent eux aussi de ces restants de chaleur.