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Service du soir

Attendre une heure, sinon plus, même sous la pluie.
Certains braves se présentent à l’entrée sans réservation.
Sur le trottoirs, devant le seuil et bien au-delà, les badauds s’entassent, attendent que leur nom soit pigé.
Les jointures blanchies à serrer leurs bouteilles de vin.

Les passants doivent contourner par la rue, malgré son tumulte, malgré le brusque mouvement des taxis.
D’autres se faufilent, avec adresse, et s’amusent un peu à la vue d’une telle foule.
Mais qu’est-ce qui peut bien attirer autant de gens à cet endroit?

On parle fort, en tout cas, la faim nous gagne, on s’énerve un peu.
Certains profitent de l’effervescence subite de ce lieu pour s’arrêter et tendre la casquette.
Parait que les vendredis et samedis sont soirs de guerre pour ceux-là, aux intersections dites branchées.
Pourtant, rien ne mord.

Et c’est vers 1h00 du matin, s’ils ont patiemment dérivé d’un trottoir à un autre, qu’ils obtiendront quelque chose.

Une bouteille traine près du seuil, le bouchon de liège coupé en deux.
Elle coule légèrement, mais c’est pas bien grave.
Il la garde précieusement.
Descend St-Denis pour aller se mettre au chaud.

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Formes fuyantes de la nuit

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Entrefilet 4 (Un Yorkshire Terrier)

Le brigadier, à deux pas de l’école. Il somnolait, appuyé à la souche d’un arbre. Visiblement, il était hors service. Une voisine s’arrêtait pour discuter, alors que son chien, à bout de laisse, faisait ses besoins sur la pelouse de la coopérative d’habitation, tout juste en face. Je m’imaginais la petite dame vêtue de son long tablier fleuri, agenouillée dans les platebandes, tirant les mauvaises herbes jusqu’à la racine, et qui, cherchant appui de sa main gauche, tombait pile sur le crottin du petit Yorkshire Terrier.

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Entrefilet 3 (À la queue leu leu)

Les enfants de la garderie. Ils se suivaient à la queue leu leu, chacun son bout de ruban autour de la main. Ils piaillaient une comptine, dont une seule petite fille, à la voix suraigüe, connaissait vraiment les paroles. Au mieux, et c’est bien cela qui était amusant, les autres formaient autour d’elle un petit chœur désaccordé. Il faut avouer, par le fait même, que la supposée chef d’orchestre organisait ses directives à un tout autre but. « On arrête, les amis! La lumière est rouge! Raphaël! Tiens, voilà un mouchoir! Mouche-moi ça, ce petit nez-là, mon cœur! »

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Entrefilet 2 (Le “laitier”)

Le livreur du dépanneur du coin. C’était la première personne que je croisais ce matin. Il avait déposé, dans le grand panier de plastique sur le devant de son tricycle, une petite caisse de plastique dans laquelle s’entassaient des cartons de lait. Il m’a frôlé, sur le trottoir, sans crier gare, et moi j’ai sursauté, évidemment, malgré le vacarme qu’il produisait à son passage. J’entendais presque un faux tintement de bouteilles de verre – car, règle générale, il livrait de la bière, surtout en fin de soirée, mais aussi à toute heure du jour, et si vous ne le voyiez pas, vous l’entendiez, vous parveniez même à le situer dans l’espace, parfois quelques intersections plus loin, lorsqu’il reprenait le trottoir, et que le contenu de son panier s’entrechoquait. Même au volant de son tricycle, il avait toujours une cigarette qui lui pendouillait à la commissure des lèvres. Il s’arrêtait devant un duplex, et d’une pichenette issue d’une chorégraphie, il jetait sa cigarette sur la chaussée. Il tirait vivement sur le premier carton de lait, celui qui collait aux autres. Il s’avançait jusqu’à la porte, sonnait et revenait, sans attendre qu’elle ne s’ouvre. Enfourchant son vélo, il s’allumait une autre cigarette.

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un matin de flâne…

Il y a de ces matins qui vous agrippent rudement par le col du pyjama.

Où, en quelques secondes à peine, vous êtes déjà planté devant le percolateur, jurant d’impatience. Ces matins trop courts, les yeux roulant frénétiquement sur la une du journal, les oreilles tendues vers une voix profonde qui anime en filigrane tous vos matins, les dents pleines de bagel et de fromage à la crème. La première gorgée de café prise trop rapidement alors que vous lacez vos souliers, le poste de radio que vous courrez éteindre en enfilant votre manteau, la montre que vous récupérez sur la table et qui vous confirme que vous venez de rater l’autobus. La marche rapide jusqu’au métro, l’attente devant les wagons bondés, l’appréhension d’arriver en retard. Il y a de ces matins qui vous pèsent, qui vous confrontent sans relâche à la plus insignifiante des routines.

Pour le reste, il y a les samedis matins. Ces matins où la lumière du jour vient vous chercher doucement, se frayant un chemin par la brèche qui lui est offerte entre les rideaux mal tirés. Ces matins où la flâne est la première activité qui s’impose dès le lever; elle est inscrite dans un quotidien bien plus chaleureux que les matins de semaine. Même si les trajets finissent par se ressembler.
Ainsi, vous sortez de l’appartement, les sens en premier; c’est tout juste si les pieds ne vous suivent que par obligation. Ils sont tellement malheureux d’être devenus de pauvres faire-valoir qu’ils s’enfargent même dans le journal, lui qui a pourtant l’habitude de vous attendre là, sur le pas de la porte, chaque samedi matin. L’automne expose le peu d’atours qu’il reste à la nature : l’odeur des feuilles séchées qui vous pénètrent les narines, le soleil qui magnifie la couleur des dernières feuilles survivantes, dans le haut des frênes, autrement fades, la sécheresse des écorces… Mais aussi le poil rude de la grosse minoune du voisin (c’est ainsi que vous avez baptisé sa chatte, faute de médaillon) qui vous dit « bonjour », amicalement, tout en s’étirant au bas de l’escalier. Une feuille de papier, collée à la porte d’un autre voisin un peu plus éloigné, annonce : « partis au parc ». Ce n’est pas la première fois que vous la voyez, et même si vous arrivez à vous imaginer vaguement le portrait du monsieur, vous n’avez jamais su de quel parc il s’agissait. Grosse Minoune suit, accompagnant sa marche de quelques miaulements qui sonnent comme des points d’interrogation. « Je m’en vais au parc des Compagnons, tu le sais bien. Tu peux me suivre si tu veux… » Cela provoque un sursaut : elle ne s’attendait visiblement pas à ce que vous quittiez son territoire. Elle retourne, moustaches basses, à son logis. Vous êtes déjà emporté, marchant lentement vers l’avenue du Mont-Royal, croisant au passage quelques voisins qui, visiblement, profitent eux aussi de ces restants de chaleur.

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…et tout ce que cela comporte.

Perdu les yeux
au creux des nénuphars
à la surface du lac à demi
endormi
Perdu la tête
au plus profond
des lourds nuages
qui couvrent l’espace
de leurs poches d’eau
Tu tiens ta plume entre
les doigts et tu n’oses pas
encore y inscrire ces mots
qui ne sont pas encore
des mots
ceux-là qui ne se disent pas
ceux-ci qui ne font que s’écrire
et qui déjà se perdent
l’oubli les avale.
C’est qu’ils ont fonction
fonction précise, c’est celle
d’engendrer ceux qui suivent
devoir de filiation opérant
obligation viscérale
de préparer le terrain des mots
qui fusent qui éclatent
qui tergiversent qui heurtent
qui se meuvent qui pleuvent
qui gueulent qui beuglent
qui s’alignent se taquinent
qui expriment ce que les autres
n’arrivaient pas à dire
de manière intelligible.
Laisse donc ta plume crisser
sur le dos de ton carnet, dans ses
marges le long de ses lignes, de ses
courbes de ses mensurations
Laisse la donc s’inventer un peu
tu y trouveras l’espace un jour
où inscrire ton nom et
tout ce que cela comporte.

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