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Appréhender les trottoirs

Des trottoirs, règle générale, nous en empruntons tous les jours.
Ce sont souvent les mêmes. Nous avons l’habitude de prendre ceux qui nous mènent sans détour là où nous voulons nous rendre.

L’usage que nous en faisons est quelque peu limité. Le trottoir n’est pas nécessaire à la marche. Seulement, il lui est accommodant. Sa surface policée, rectiligne, ne rend pas forcément la marche agréable, mais elle la rend efficace. C’est sans doute ce qui le rend populaire. Or, dès qu’il est possible de bifurquer par un terrain vague, par exemple, un trottoir « sauvage » apparait et vient remplacer celui qui est balisé et situé en périphérie. Ainsi, c’est bien l’efficacité qui compte et non pas la perfection du chemin.

Le trottoir est donc un espace voué au déplacement à pied. En ville, il a un statut équivalent à celui de la chaussée. Ensemble, trottoir et chaussée forment la rue – avec un grand R. Il en est ainsi, car voitures et piétons cohabitent très mal. Cela va de soi : il est d’ailleurs possible de le remarquer à chacune des intersections que nous croisons.

Sachant qu’un espace est un lieu considéré en fonction des interactions qui y prennent forme, référons-nous à Michel de Certeau, dans son texte « Récits d’espace » :

Est lieu l’ordre (quel qu’il soit) selon lequel des éléments sont distribués dans des rapports de coexistence. […] Un lieu est une configuration instantanée de positions. Il implique une indication de stabilité. […] L’espace est un croisement de mobiles. Il est en quelque sorte animé par l’ensemble des mouvements qui s’y déploient. Est espace l’effet produit par les opérations qui l’orientent, le circonstancient, le temporalisent et l’amènent à fonctionner en unité polyvalente de programmes conflictuels ou de proximités contractuelles. L’espace serait au lieu ce que devient le mot quand il est parlé

Est-il possible d’appréhender le trottoir comme s’agissant d’un espace ? Rien n’est plus probable, et c’est sans aucun doute ce que nous nous chercherons à prouver ici.

Retour du flâneur: Trottoirs (espace-thème)

¹Michel de Certeau. « Récits d’espace » in L’invention du quotidien. I. Arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p. 173

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Entrefilet 4 (Un Yorkshire Terrier)

Le brigadier, à deux pas de l’école. Il somnolait, appuyé à la souche d’un arbre. Visiblement, il était hors service. Une voisine s’arrêtait pour discuter, alors que son chien, à bout de laisse, faisait ses besoins sur la pelouse de la coopérative d’habitation, tout juste en face. Je m’imaginais la petite dame vêtue de son long tablier fleuri, agenouillée dans les platebandes, tirant les mauvaises herbes jusqu’à la racine, et qui, cherchant appui de sa main gauche, tombait pile sur le crottin du petit Yorkshire Terrier.

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Entrefilet 3 (À la queue leu leu)

Les enfants de la garderie. Ils se suivaient à la queue leu leu, chacun son bout de ruban autour de la main. Ils piaillaient une comptine, dont une seule petite fille, à la voix suraigüe, connaissait vraiment les paroles. Au mieux, et c’est bien cela qui était amusant, les autres formaient autour d’elle un petit chœur désaccordé. Il faut avouer, par le fait même, que la supposée chef d’orchestre organisait ses directives à un tout autre but. « On arrête, les amis! La lumière est rouge! Raphaël! Tiens, voilà un mouchoir! Mouche-moi ça, ce petit nez-là, mon cœur! »

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Entrefilet 2 (Le “laitier”)

Le livreur du dépanneur du coin. C’était la première personne que je croisais ce matin. Il avait déposé, dans le grand panier de plastique sur le devant de son tricycle, une petite caisse de plastique dans laquelle s’entassaient des cartons de lait. Il m’a frôlé, sur le trottoir, sans crier gare, et moi j’ai sursauté, évidemment, malgré le vacarme qu’il produisait à son passage. J’entendais presque un faux tintement de bouteilles de verre – car, règle générale, il livrait de la bière, surtout en fin de soirée, mais aussi à toute heure du jour, et si vous ne le voyiez pas, vous l’entendiez, vous parveniez même à le situer dans l’espace, parfois quelques intersections plus loin, lorsqu’il reprenait le trottoir, et que le contenu de son panier s’entrechoquait. Même au volant de son tricycle, il avait toujours une cigarette qui lui pendouillait à la commissure des lèvres. Il s’arrêtait devant un duplex, et d’une pichenette issue d’une chorégraphie, il jetait sa cigarette sur la chaussée. Il tirait vivement sur le premier carton de lait, celui qui collait aux autres. Il s’avançait jusqu’à la porte, sonnait et revenait, sans attendre qu’elle ne s’ouvre. Enfourchant son vélo, il s’allumait une autre cigarette.

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Entrefilet 1 (sans titre)

Une petite caisse de plastique.
Du genre qui devait servir à coincer des cartons de lait.
C’était son banc public. Le petit siège improvisé sur lequel il venait griller des cigarettes, lorsqu’un voisin d’allée voulait bien surveiller son stand et ses marchandises, du coin de l’oeil – un voisin avec lequel un fort sentiment de confiance était établi, bien sûr, un copain de longue date. Il fallait toujours demeurer sur ses gardes.

À l’entrée du Marché aux puces, peu d’agitation. Sinon quelques conversations prises au vol, entre deux pas. Cette fois-ci, sur sa petite caisse posée sur le trottoir, il tirait nerveusement son tabac. Son regard semblait quémander quelque chose à la rumeur de la rue…
«M’a faire comme d’habitude, tsé. Va falloir que je l’trouve c’t'argent-là.»

Et la tête de son interlocuteur silencieux…
Une impression de déjà entendu, sans doute.

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des voix, des ombres.

promenade sur Mont-Royal, lundi après-midi. Vers l’ouest, le jour déclinant. Soleil aveuglant, visages anonymes et corps fugitifs. Tout se déroule dans un périmètre mouvant que vous laissez avancer à tâtons, surtout à la traversée des rues transversales. Les automobilistes et tous ceux qui tournent le dos au soleil n’ont pas le même handicap que vous. Le pas est fragile, et les sens sont déroutés par une telle quantité de lumière. Ce sont des voix qui passent, des fragments de conversations qui vous croisent. Vous suivez le rythme des bottes d’un homme qui vous précède, sur le trottoir glacé. Autrement, c’est une ombre que vous percevez. L’avenue est peuplée d’ombres, direction ouest, d’ombres qui font les boutiques, d’ombres qui bouquinent, pour se réfugier du soleil. Mieux, on se réfugie pour prendre un café, pour discuter. Pour se sentir moins seul parmi les ombres. 

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