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Jean.

Son nom, c’est Jean.

Je l’ai vu pénétrer le Parc des Compagnons comme ça, sur son petit bolide chargé de sacs de plastique noués. Une petite casquette renfoncée sur son crâne chauve. Quelques petites couettes timides, écrasées sous la bordure élastique.

Le voici qui nous provient de la rue, avec dans les yeux l’envie du repos, sous les arbres, entouré de pigeons qu’il connaît bien, de chiens de passage, d’écureuils pilleurs de poubelles. C’est un habitué et on le sent bien, dès qu’il approche. Le doute est impossible. Une halte inscrite au quotidien et un bonheur gonflé par la répétition.

Il s’agit d’un tout petit incident pour que tout bascule. C’est arrivé alors qu’il s’engageait de la rue au trottoir: la roue arrière droite de son bolide est restée sur le bitume, arrêtée par la bordure d’une vingtaine de centimètres de haut. Sur la petite pente de ciment, qui devait assurée une entrée plus adéquate dans le parc, il est arrivé un peu de travers. Trop confiant, il n’a pas mesuré son virage.

La détresse l’a gagné en quelques secondes. Tout juste devant lui, assise à la pointe d’une banquette de béton, la lectrice lui jette un bref regard. Ce regard auquel il s’accroche, les deux mains sur les manettes de contrôle, à les envoyer dans tous les sens.

Pourquoi ne lui vient-elle pas en aide alors que, quelques mètres plus loin, le besoin est clair? Car pourtant elle le regarde – le mot est peut-être un peu trop large… Elle l’observe, ce sont ses yeux qui agissent; elle se trouve ailleurs, encore coincé dans un autre lieu, celui où sa lecture la tient captive. Les signes sont clairs: lui qui gémit d’impuissance, le couinement mécanique qui indique bien la nature du problème.

C’est bien la première fois que ça lui arrive. En général, il peut rouler aisément, sans se tracasser, et envoyer timidement la main aux gens, avec un petit bonjour – hommes, femmes, enfants, peu d’exceptions. Personne ne le discrimine alors il offre ainsi, humblement, sa gentillesse, sa bonhomie, et les gens apprécient sa présence, rigolent bien à la vue de son dossard fluorescent, celui qui en général appartient aux brigadiers, aux employés de la voirie.

Il allait lui demander son aide, à cette fille. Il n’en pouvait plus, il allait crier, il le sentait, ça lui prenait l’estomac, c’en devenait trop honteux.

Mais il n’en a pas eu besoin: comme par magie, la roue s’est décoincée. Il a foncé, sans le vouloir ni le prévoir, vers la lectrice insouciante. La manette de vitesse était toujours à cran, sous sa main. Un peu gêné, mais tout de même heureux que tout soit revenu à la normale, il s’est arrêté là, juste, à côté d’elle.

Et il lui a souri. Elle, enfin présente, du moins au minimum, le lui a rendu.
«Salut. Mon nom, c’est Jean.»
Puis il est reparti.

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Entrefilet 1 (sans titre)

Une petite caisse de plastique.
Du genre qui devait servir à coincer des cartons de lait.
C’était son banc public. Le petit siège improvisé sur lequel il venait griller des cigarettes, lorsqu’un voisin d’allée voulait bien surveiller son stand et ses marchandises, du coin de l’oeil – un voisin avec lequel un fort sentiment de confiance était établi, bien sûr, un copain de longue date. Il fallait toujours demeurer sur ses gardes.

À l’entrée du Marché aux puces, peu d’agitation. Sinon quelques conversations prises au vol, entre deux pas. Cette fois-ci, sur sa petite caisse posée sur le trottoir, il tirait nerveusement son tabac. Son regard semblait quémander quelque chose à la rumeur de la rue…
«M’a faire comme d’habitude, tsé. Va falloir que je l’trouve c’t'argent-là.»

Et la tête de son interlocuteur silencieux…
Une impression de déjà entendu, sans doute.

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Comment “lever” une scène

Une dame traîne devant le parc, les bras pleins de toutous. Un petit lionceau, les moustaches cassées par le froid, la crinière minimaliste, trône fièrement, tout de même, et repus (autrement, il vous aurait sans doute pris en proie), sous l’aisselle de sa propriétaire. Qu’attend-elle ainsi, alors qu’elle fait valser ses bottes délacées sur le trottoir glacé? Le lionceau n’est pas le seul petit animal de peluche à quémander la douce chaleur de cette dame. D’ailleurs, cela doit être le seul endroit au monde où vous pouvez retrouver fraternellement réunis des animaux d’origines aussi éparses qu’il semble possible. Un phoque. Si si, un phoque, et tout gris, le pauvre! Il ne s’est pas accoutumé à ce climat hivernal. Il lorgne la crinière du lionceau. Qu’est-ce qu’il ne donnerait pas pour faire du petit louveteau, sous lui, coincé entre les mitaines que la singulière femme a retiré et qui fument encore tellement elles sont imprégnées de sa sueur, un joli petit manteau qui lui redonnerait sa sombre assurance cutanée? Rarement il a été ainsi traversé d’un tel désir de cruauté, d’une telle indifférence envers son prochain, fut-il d’un genre tout à fait contraire au sien! C’est le genre de choses qui lui donne la nausée. Impossible pour lui de tenir plus longtemps. Dorénavant, son regard inoffensif penche vers quelques petits chiens en laisse qui passent là, à gauche, à droite, tout près de cette femme aux yeux empourprés de fatigue, à laquelle vous revenez tranquillement, car l’insistance que vous portez à ses petits trésors a tôt fait d’imprimer une méfiance de plus en plus certaine sur son visage jusque-là inquiet. Y a-t-il lieu de se sentir coupable? Avez-vous violé, à l’instant, l’intimité de quelqu’un? Quelques pas dans la direction inverse : vous vous imaginez sans doute que ça effacera les soupçons, bien sûr. Tiens, pourquoi ne pas tricher et aller prendre un café en face, question de l’observer de l’intérieur, bien au chaud? Traître. Votre condition sera totalement détachée de la sienne. Prendrez-vous consciemment ce risque? Allons donc! S’il fallait que cette intrigue trouve sa résolution au moment où vous lui tournez le dos? Il y a sans doute moyen de demeurer là, de subir cette scène jusqu’au bout. Vous connaissez la persévérance? Dans une telle situation, il faut aussi connaître le repli. Mais le repli à demi. Parce que vous savez bien que le repli est souvent une bien vilaine chose. Surtout pour un flâneur de votre trempe. Toutes ces questions existentielles et la dame ne bouge pas. Le sentiment de méfiance est reparti comme par magie, sans que vous ayez à y mettre du vôtre. Ç’aurait été un grain de sel, tout au plus. Un grain de poivre bien frais, trop fort, même, aux arômes puissants, du genre de ceux que l’on n’oublie d’aucune façon et bien malgré nous. Alors c’est bien tant mieux que ça se soit réglé tout seul!

Ce sera “Vie saisie des peluches”.

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Un simple parc de quartier.

D’abord un simple parc de quartier.

Vous le croisez souvent lorsque vous revenez du travail, de l’école. Parfois même vous le traversez, mais il s’agit là d’un bienheureux hasard. Vous y marchez promptement comme s’il s’agissait d’une chaussée régulière, de celles qui longent les rues qui mènent toutes, à leur manière, à la maison. La maison qui est le point central, celui où tout débute et se termine, d’un gigantesque labyrinthe dont vous ne vous lasserez jamais de trouver de nouveaux détours. Ce labyrinthe au sein duquel, un jour qui se perd parmi d’autres, vous avez croisé ce simple parc de quartier.

L’automne colore les feuilles des arbres qui enchâssent le voisinage. À vol d’oiseau, ce doit être un immense panorama de couleurs ardentes, qui évoquent avec une flamboyance contradictoire leur retour à la terre. Rouges, jaunes vifs, violets éclatants. À vue d’homme, vous avez la chance d’observer la lente chute de ces feuilles que vous cueillez au vol et que vous faites tournoyer, la tige coincée entre le pouce et l’index. Puis elles tombent. Tellement que vous n’arrivez plus à les attraper toutes. Le jeu en vient à se dérouler au ras du sol à présent. Les amas de feuilles séchés, bousculés çà et là, jusqu’à ce qu’une fine pluie s’abatte sur les ruelles, pendant qu’elles craquent encore sous vos pas : vous contournez les allées dégagées. Un plaisir enfantin et automnal qu’il est agréable de renouveler.

Le parc est exclusivement abrité par de hauts frênes, ces arbres têtus qui ne veulent rien savoir de laisser traîner leurs feuillages, çà et là, pour le bonheur des passants. À force de flâner avec frivolité, vous vous retrouvez dans le portique d’une petite boulangerie. Il y a tout de même des choses que vous reconnaissez très bien, dans la vie. Comme le goût à la fois sucré et amer d’un café allongé et crémeux, accompagné d’un petit breton aux abricots. En entrant, c’est la voix de Brassens lui-même qui vous accueille. Une bonne odeur de pain chaud émanant des fours se mêle au beurre des croissants, des bretons et se heurte à l’odeur rassurante des espressos que l’on sert à l’avant de la boutique. La cafetière ne chôme pas, bien au contraire. C’est dommage, d’ailleurs, qu’il n’y ait pas plus de tables auxquelles s’asseoir, à l’intérieur du café. Il aurait été si simple d’y interrompre le cours de la journée, de faire patienter un peu la routine.

Sortant de la boulangerie, il n’y a qu’à traverser la rue pour vous retrouver au Parc des Compagnons du Saint-Laurent. Une troupe de théâtre du milieu du siècle dernier qui a vu jouer sur ses planches un jeune Félix Leclerc. Pourtant, rien n’indique que le parc et les Compagnons ont quelque chose en commun : celui-ci ne fut nommé qu’en leur hommage. L’écriteau de la Ville de Montréal, placée comme devant un monument, vous l’indique brièvement.

Vous y entrez donc discrètement. Une série de tables bétonnées, à gauche, où quelques caféinomanes et autres consorts se sont rassemblés individuellement. Une certaine symétrie s’opère lorsqu’un nouvel occupant se joint à eux. Le premier à se présenter sur les lieux a choisi aisément son espace, à l’une des cinq tables, d’un côté ou de l’autre. Le second a pris place à la table suivante, mais de l’autre côté de celle-ci. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que ceux et celles qui s’ajoutent en trop (vous aurez rapidement compris que la règle de symétrie tombe dès qu’un sixième buveur s’amène) oseront même s’asseoir directement sur l’une des tables, en prenant bien soin de tourner le dos aux autres occupants. Bref, une étrange dynamique coordonne la section « cafétéria » du parc des Compagnons du Saint-Laurent. Il paraît même délicat de s’y intégrer, parce que vous vous demandez à tout moment si vous n’êtes pas tout bêtement en train d’enfreindre quelque règle que ce soit. Eh bien! c’est en hésitant tout le temps qu’on en vient à s’exclure soi-même. Prenez donc possession d’un petit bout de béton, froid pour les fesses, certes, mais peu importe, puisqu’il fait bon profiter ainsi des derniers souffles tièdes de la belle saison qui s’achève, doucement.

S’asseoir discrètement, là, sur le banc d’un parc, vous permet de devenir le spectateur d’un lieu qui jamais n’aurait paru être un théâtre. Soudain, en plein cœur de ce minuscule espace urbain, le temps s’arrête, les frontières s’étendent et s’accentuent, par le fait même. Entre la rue et ici, quelque chose qui demande beaucoup d’attention pour être perçu compose sous vos yeux deux mondes parallèles totalement distincts. La rue est parcourue de trajets individuels, elle est empruntée par des marcheurs ordinaires, tout y est fluide, constant; les secondes ne cessent de se rattraper. S’arrêter au parc des Compagnons a quelque chose de bien particulier. Aucun jardin public ne se présente de façon aussi démunie : il n’y a ni monument, ni activité organisée, ni platebande garnie de fleurs, ni terrain de pétanque, ni rien. Des modules pour enfants occupent tout le fond du parc, mais ils appartiennent presque à l’aréna qui se retrouve derrière. Que de sentiers rectilignes, de tables de pique-nique parachutées çà et là… et quatre sculptures métalliques, cachées entre les frênes, au centre du parc, troublantes par leur mutisme.

Les modules pour enfants… Il y a un module d’escalade, haut d’un mètre et demi à peine, dont plusieurs surfaces, de formes assez incongrues, donnent la possibilité d’escalader la structure en tout sens. Des balançoires, évidemment, individuelles ou à bascule… Comment préciser convenablement qu’il s’agit de l’une ou de l’autre? On nomme balançoire l’une et l’autre… Enfin. Deux petites bestioles métalliques, montées sur un ressort. Ces mêmes bestioles qui habitent la plupart des parcs pour enfants, rappelant ceux de votre enfance, où quelques petits bonhommes s’ébrouent, à l’occasion, sous l’œil reposé de leurs parents, car ces petites bestioles métalliques bien moins dangereuses que le module d’escalade. Une chute de 10 centimètres, tout au plus, quand le ressort est à cran, vers l’arrière, dans un tas de copeaux, ça ne brise pas des os, ça n’incite pas les pleurnichards à déverser leurs flots… À moins que la bestiole ne se fâche et qu’elle décide de jouer au taureau de festival country, défi des épris de rodéo, et qu’elle ne délie son ressort afin de se péter le front dans les copeaux devant elle, pour mieux rebondir derrière et nécessairement faire mal. Mais les modules pour enfants sont certifiés des plus hautes normes sécuritaires en matière de loisirs…

Un peu à l’écart, les mains accrochées aux câbles d’une balançoire, une vieille dame aux longs cheveux blancs, secs et échevelés, se laisse porter par le vent. Le mouvement de sa balançoire est lent, car elle n’y donne aucun élan; elle n’a pas ce plaisir enfantin qui est de se propulser de plus en plus vigoureusement avec les pieds afin d’observer les alentours du plus haut qu’il soit possible. Ses pensées sont ailleurs, perdues dans un espace imperceptible situé quelque part entre son regard et tout ce qui vit droit devant elle. Parents et enfants la croisent, parfois même du regard, en se dirigeant vers des modules plus divertissants. De petits cris aigus s’entremêlent. Les parents, un peu à l’écart, en profitent pour discuter de la pluie et du beau temps.

Le parc des Compagnons du n’est pas tant un parc où les résidents du quartier ont l’habitude de venir pratiquer un sport entre amis. Sport ludique, cela irait de soi, car il n’y a pas d’espace pour s’imaginer davantage… Un football pratiqué violemment (Imaginez les touchdowns perpétrés sur les monticules qui se trouvent devant le parc), un soccer un peu trop dans les jambes des passants, un baseball assez casse-fenêtres… Bref, c’est impossible. Même lancer le bâton à un chien en manque de dégourdissement apparaît comme un affront considérable à la quiétude des lieux, alors imaginez un simple cri de ralliement sportif… Ouf! Même un aboiement, aussi discret soit-il, rend le maître du chien en tort la cible de tous les regards désapprobateurs.

Toujours assis sur votre petit bout de béton, les scènes s’enchaînent. Des sans-abri traînent au devant du parc. Parfois ils s’arrêtent et s’écrasent sur les bancs de bois qui font face à la rue. « Un petit peu de change s’il vous plaît pour que je puisse manger? Pour mon p’tit garçon?». Toujours ces mêmes phrases répétées inlassablement du lever au coucher du soleil. La main tendue, mollement, ankylosée à force de conserver la même position. Les passants, sur la rue, n’agissent pas comme dans le parc. Ils passent, c’est tout ce qu’ils savent faire, alors ils ne s’arrêtent pas. D’autres font aussi le trottoir, c’est-à-dire qu’ils traînent devant les vitrines des boutiques, en ressortent parfois avec de lourds paquets. Mais ils n’ont pas quelques pièces de monnaies à donner à ceux qui l’habitent par défaut, le trottoir. Ils ne savent que passer, eux aussi. Le sort d’un monde qui leur est trop étranger ne fait pas partie de leurs préoccupations.

Une nouvelle semble s’être ajoutée dans le quartier, dernièrement. Disons que ça ne fait pas l’affaire de certains. Deux jeunes hommes s’arrêtent et l’engueulent, prétextant que cette portion du trottoir leur appartient. Ils postillonnent de rage, la bousculent, mais elle ne proteste pas, elle ne dit rien. Ils entrent au café. Elle, figée devant la porte, la main toujours tendue; une larme longuement contenue sous ses cils parcourent la courbe sa joue… « Un peu de monnaie, s’il vous plaît. »

Ce sont les permanents du Parc des Compagnons. Chaque jour, ils sont là, ils parcourent les allées environnantes afin de récolter le peu dont ils ont besoin pour subsister. Au parc ou même devant le café, des gens du voisinage s’arrêtent et discutent avec eux, leur lèguent la monnaie accumulée à l’achat de croissants et de baguettes. Un esprit communautaire semble régner en filigrane sur le quartier DeLorimier et cela demande beaucoup de temps avant qu’il soit possible de le percevoir. Encore faut-il savoir faire autre chose que de passer.

Régulièrement, vous croisez des « promeneurs de chiens ». Le nom complet est important, car ces gens-là ne sont pas forcément des promeneurs. Ils se promènent parce que le chien doit faire un peu d’exercice, et faire ses besoins, aussi. Quand ces promeneurs se croisent, le contact est fascinant. D’abord, ce sont les chiens qui le provoquent. Chacun est vivement intéressé par l’autre, ils se reniflent, s’observent de la queue au museau. Leurs maîtres, plantés comme des piquets, au milieu du parc, qui ne font que tenir la laisse, finalement, s’échangent des sourires forcés, d’une timidité rarement égalée, accompagnés de rires nerveux. Si l’un d’eux ose se pencher vers le chien de l’autre, alors là… Panique. Le cœur qui bat cent miles à l’heure. « Comment tu t’appelles? » et rarement « Comment s’appelle-t-il? » – « Hubert, et c’est un danois. » Ça peut toutefois se passer autrement, en particulier si les maîtres sont de sexe opposé. Les cabots ne deviennent que les faire-valoir d’une drague subtilement camouflée. La scène peut parfois être sublime : les chiens se poursuivent, autour de leurs maîtres qui ne s’en occupent même plus. Déjà, ils ne parlent plus tellement de leur chien et de la fréquence de leurs promenades. Les chiens continuent de se poursuivre, mais la laisse les contraint à tourner, à tourner… Jusqu’à ce qu’ils aient complètement coincé les jambes des nouveaux amoureux, soudain épris d’un embarras qui, vraisemblablement, culminera avec une invitation à dîner. Combien de promeneurs de chiens sont célibataires?

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une toute première scène

Jour de vent. Les voiles sont hissées. Capter le vent. Voguer, devant. Maintenir le cap.

Le parc est principalement occupé par une bande d’ivrognes. Je me demande si le chèque arrive au début du mois… On en voit souvent, titubant comme ils le font, là, sous ce ciel blafard, mais plutôt la nuit, à la fermeture des bars, qui errent çà et là le long des avenues. À l’heure du dîner par exemple, c’est autre chose. Voilà d’ailleurs l’intérêt.
Ils sont trois, au centre, autour d’un banc de parc. Des vélos sont renversés, à l’exception d’un seul qui, debout, garde dans son panier une caisse de douze des plus indiscrètes. Pas plus discrète que ceux qui la boivent, d’ailleurs : peinant à tenir une conversation, ils préfèrent s’envoyer des tabarnaks, maudit osti, et autres termes du genre, où le ton arrive vaguement à déterminer le sens de leurs propos. D’une manière ou d’une autre, ça vient de la gorge et ça empeste le houblon ranci. Qu’auraient-ils pour s’occuper s’ils n’avaient pas ce pauvre chien qui traîne son moignon de laisse aux quatre coins du parc? Que la pointe de leurs chaussures. Là, ils parviennent à transformer leur misère en spectacle. -Wohi! (c’est tout ce que je comprends lorsque l’un d’eux interpelle le chien) – Ahoueille icitte! côlice!
Et ils parlent fort, et ils boivent leur bière sans crainte, et patati et patata…
Plus loin, derrière eux, une dame assez âgée – cheveux blancs secs qui fusent dans tous les sens – se laisse porter par le vent, sur sa balançoire, les pieds frôlant de justesse le sol encore boueux.
À l’avant du parc, quelques ivrognes font compétition à ceux du centre. L’un d’eux s’avance, frondeur, passant devant le chien qui laisse aussitôt retomber ses oreilles.
– Non mais t’as ben une grand’ yeule, toé? t’as une grand’ yeule, hen?
- Hey viens icitte, toé!

Sous nos yeux, les miens et ceux du capitaine, stoïque devant ce qui lui semble banal et tout à fait quotidien, survient une véritable engueulade de taverne.
- Quossé t’as dit?

Nez à nez, haleine contre haleine, les deux chefs s’affrontent. Personne n’en vient à utiliser la violence physique : des deux côtés, chacun en demeure aux insultes, aux regards vindicatifs. Les lèvres bougent, les dents se dévoilent, cariées ou cassées, c’est l’un ou l’autre, mais les mots ne trouvent pas la force de parvenir à nos oreilles.
C’est la faute du vent. Et peut-être du fait qu’ils maugréent.

Aux Co’pains. Une grosse madame aux cheveux noirs et gras vient de s’installer sur le banc devant la boulangerie. C’est la première fois que je la vois dans le coin. L’autre, le tatoué (surtout sur la figure), un résidant permanant, cherche à la chasser de son territoire. J’entre et je commande un allongé ainsi qu’une miche de pain. En sortant, la madame, qui n’a pas bougé d’un poil, me demande de la monnaie. Je lui lègue ce qui traîne au fond de ma poche. Le soir, repassant par là, je l’ai revue, la main toujours tendue devant elle, répétant la même chose depuis ce matin.

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